21. Iran : du 5 au 13 mars 2019 : Saint Thaddée, Tabriz, Sultaniya, Téhéran

1137 km parcourus du 5 au 13 mars 2019

15 932 km parcourus depuis le départ

 

Mardi 5 mars 2019 :

Nous venons de passer notre dernière nuit en Turquie, avec comme compagnons de bivouac les Bigorneaux voyageurs. Nous sommes aux sources chaudes de Göğebakan au sud de Diyadin, tout à l’est du pays. Les températures autour de 0° ne nous empêchent pas de nous vêtir courageusement tous les 8 de nos costumes de bain pour aller nous baigner dans une eau à la couleur laiteuse et à l’odeur très soufrée. Une source d’eau bouillonnante sort des profondeurs de la terre.

Les locaux sont un peu glauques. Un bassin de quelques mètres carrés entouré de murs en parpaings bruts et couvert à moitié de tôles rouillées est rempli d’une eau où la température est d’environ 42° supérieure à celle de l’air ambiant.

L’eau est même un peu trop chaude et nous ne pouvons y rester plus de quelques minutes immergés. Cela n’empêche pas Hanaé, Mathis, Anaïs et Victor de jouer avec des bassines et des seaux en plastique remplis d’eau. Avec Angélique et Simon, nous continuons à discuter de nos voyages, réchauffés par la vapeur et par quelques trempettes régulières dans l’eau et surtout par les rayons du soleil.Salut les Bigorneaux et terminez bien votre jolie boucle !

Nous prenons la route. Dernière étape vers l’Iran. Les paysages d’altitude sont toujours d’un blanc immaculé.

Des hauts sommets dépassent les 5000 mètres comme le Mont Ararat (5137 mètres).Plusieurs kilomètres avant la zone frontalière, des militaires lourdement armés et équipés de chars occupent les routes, certainement en raison des tensions sans fin entre la Turquie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie. L’Arménie est en guerre avec l’Azerbaïdjan. Ce dernier menace la Turquie à chaque tentative de dialogue entre la Turquie et l’Arménie. L’Arménie considère la Turquie comme un ami de l’Azerbaïdjan et donc comme un ennemi de l’Arménie… La Turquie a fermé ses frontières avec l’Arménie depuis 1993. Nous ne sommes pas loin du tout non plus des frontières de l’Irak. Les relations avec la Turquie sont relativement tendues. L’armée turque lance régulièrement des raids transfrontaliers contre les terroristes kurdes. Bref, la région n’est pas du tout réputée comme dangereuse mais nous n’avons pas trop envie de bivouaquer dans le secteur.

Un barrage militaire nous arrête. Deux hommes armés s’approchent de nous, rapidement rejoints par d’autres militaires. Pas de contrôles de papier. Rapidement, une fois qu’on leur a dit qu’on était français, les sourires s’échangent. Ils demandent à visiter la Tiny. L’un d’eux nous propose un thé que nous buvons en discutant autour d’un poêle à bois allumé en plein air. Des gâteaux sont offerts aux enfants. Puis leur chef arrive, les bras chargés d’une bouteille de Coca, d’une bouteille de jus de fruits, de gâteaux, de quatre yaourts… C’est cadeau. Il me demande si je veux de l’eau. Je lui réponds que oui, il revient avec 3 bouteilles d’eau, une énorme bouteille de soda et encore des gâteaux… Incroyable !

La frontière n’est plus qu’à une poignée de kilomètres. Audrey et Anaïs cachent leurs cheveux d’un voile qu’elles ne quitteront plus pendant 50 jours. La tension monte un peu. Je la redoute un peu cette frontière. Est-ce que tous nos papiers seront en règle ? : Visa, assurance, justification éventuelle de mon aller-retour express en France la semaine dernière, et surtout le fameux CPD ou Carnet de Passage en Douane. Ce précieux sésame est indispensable pour entrer dans certains pays, notamment l’Iran, l’Égypte, le Soudan … Nous avons dû avant notre départ déposer une caution de 10 000€ à l’Automobile Club de France, qui se porte garant envers les pays que nous allons traverser si jamais nous ressortions de ce pays sans notre véhicule. C’est une garantie pour les pays pour que nous ne fassions pas de trafic de véhicule. Cette caution est variable selon les pays traversés et la valeur déclarée du véhicule. Heureusement, comme notre véhicule est ancien, nous avons pu déclarer la valeur minimum de 4000€ (valeur minimum pour l’Égypte) multipliée par 250%. Cette caution nous sera restituée une fois le véhicule revenu en France et lorsque sa présence aura été constatée par le maire de notre commune.

Nous arrivons à la frontière de Barzagan. Rapidement, le tampon turc nous est apposé sur notre passeport. Cela ne pose aucun problème pour moi. Les turcs vérifient que je sois bien en possession de mon CPD. Puis nous avançons de quelques mètres, côté iranien. Audrey et les enfants sont invités à emprunter un chemin différent du mien, celui utilisé par des centaines de routiers colériques, énervés et bagarreurs, certainement à cause d’une attente durant des heures pour eux. Des vitres sont brisées. Des militaires interviennent pour remettre de l’ordre. L’ambiance est électrique. Heureusement, Audrey est prise en charge par un homme qui l’aide à passer cette difficulté. Leurs trois passeports sont tamponnés près de leurs visas. De mon côté, j’entreprends une longue attente devant un portail qui ne s’ouvre pas. Des « facilitateurs » de passage de douane me proposent leur service, contre rémunération évidemment, m’expliquant qu’ils pourront faire accélérer le passage. J’ai tout mon temps. D’autres me proposent déjà du change de dollars contre des Rials à un taux plus avantageux que le taux officiel mais pas assez intéressant. On devrait avoir mieux plus tard. A mon tour, je suis invité à faire tamponner mon passeport. Un douanier m’accompagne, me faisant passer devant tous ces routiers surexcités. Ce qui n’arrange pas leur colère. Audrey, Anaïs et Victor, encore un peu choqués par le tumulte, me rejoignent et me racontent leur aventure. Puis commence une longue attente pour le CPD et le passage du véhicule. Le réseau informatique est en panne. Je me fais avoir par un facilitateur que je prends pour un douanier. Mais, une fois que je m’en rends compte, en montant un peu le ton, j’arrive à m’en séparer. Puis, un douanier revient nous chercher dans la Tiny, son ordinateur vient de se rallumer. Il contrôle le numéro d’immatriculation de la Tiny et son numéro de châssis. Quelques coups de tampons et de nombreuses signatures plus tard, il nous souhaite la bienvenue. Nous faisons donc nos premiers tours de roues en République Islamique d’Iran. Cette fois-ci, on y est ! Nous avançons nos montres d’une demi-heure. A présent, nous avons 2h30 de décalage horaire avec la France.Encore en zone frontalière, un turc s’approche de nous, nous souhaite la bienvenue et nous invite chez lui à quelques kilomètres de Bazargan. C’est gentil mais nous voulons vite rejoindre la première ville. Nous roulons jusqu’à Maku 15 kilomètres plus loin. Il s’agit, comme à l’arrivée dans chaque nouveau pays de retirer de l’argent. Mais ce n’est pas si simple en Iran. En tant qu’étranger, il nous est impossible de nous servir de notre carte bancaire en Iran, y compris dans les DAB. Le Rial connaît actuellement beaucoup de difficultés. Il s’est en effet déprécié de 80 % depuis 2015. Depuis la sortie des États-Unis de l’accord nucléaire, l’Iran connaît une crise monétaire sans précédent. Les sanctions unilatérales des États-Unis vis à vis de la République Islamique d’Iran sont entrées en vigueur en août 2018 ce qui risque d’accentuer encore la dépréciation du Rial iranien. La Banque centrale iranienne n’autorise plus le changement de devises dans les bureaux de changes (bien qu’on en trouvera plus tard dans le pays) ce qui a favorisé le développement du marché noir. La seule solution est d’arriver avec des espèces en dollars ou en euros et de les échanger soit au taux officiel dans une banque de 1$ pour 47 000 rials, soit de négocier dans la rue avec quelqu’un un taux de change plus intéressant : environ 1$ pour 132 000 rials actuellement (prochains voyageurs, je vous conseille de télécharger l’appli Bazar360).

Mais où trouver ? Je m’arrête au hasard dans une boutique demander où je peux échanger de l’argent. Trois hommes s’approchent de moi et passent des coups de téléphone. Je suis invité à patienter quelques instants jusqu’à ce qu’une voiture arrive. Trois hommes en sortent, assez sympathiques. Ils m’inspirent confiance. Ils m’invitent à monter dans leur véhicule pour aller faire le change dans une autre boutique. Audrey reste avec les enfants dans la Tiny. Nous descendons dix minutes plus tard chez un loueur de voitures où je suis invité à m’asseoir autour d’un thé. J’échange deux billets de 100 US $ contre plusieurs millions de rials, 24 exactement, soit 2,5 fois le taux officiel (à un taux un peu moindre que le réel taux du marché noir mais tout de même intéressant)! Je recompte un à un tous les billets et ressors avec une liasse épaisse de plus de 5 centimètres.Difficile de comprendre cette nouvelle monnaie. La plus petite pièce en circulation est de 50 rials. Le billet le plus gros est celui de 1 000 000 de rials ! L’Iran a mis en circulation un nouveau billet d’une valeur de 50 000 rials portant un symbole nucléaire : un modèle d’atome et un texte faisant référence à l’ambition nucléaire de l’Iran.

Je profite de l’extrême gentillesse de mes trois accompagnateurs pour qu’ils m’aident dans l’achat d’une carte SIM. Cette opération assez facile dans d’autres pays, est également plus compliquée en Iran, pour un étranger. La boutique n’accepte pas de m’en vendre une. Hamed accepte de la prendre à son nom contre photocopie de ses papiers, signature d’un contrat et dépôt de ses empreintes digitales. Pour 1,50€, je ressors avec ma carte SIM. L’avantage de l’avoir prise à son nom est qu’elle pourra me servir durant tout notre séjour car sinon, pour les touristes, toutes les cartes SIM sont bloquées au bout de 30 jours et il n’est pas possible d’en acheter une nouvelle car l’opérateur reconnaît alors le numéro IMEI du téléphone et le bloque alors. Presque deux heures après être parti de la Tiny, je reviens. Audrey commençait à s’inquiéter…

Je remercie chaudement mes trois accompagnateurs en leur achetant trois paquets de confiseries. Ils refusent mon cadeau m’expliquant qu’ils voulaient juste me rendre service et me souhaiter la bienvenue en Iran. Juste avant de partir, un homme sur le trottoir m’invite à entrer dans une épicerie. Je le suis et il me demande de choisir ce que je veux. Je lui réponds gentiment que j’ai tout ce qu’il faut. Il me tend alors trois paquets de gaufrettes me disant que c’est cadeau !

Nous rejoignons un parking en périphérie de la ville pour y passer la nuit qui sera bercée par le souvenir de tous les bons moments de cette première journée iranienne, tous ces sourires, tous ces cadeaux, tous ces « Welcome in Iran ».

Mercredi 6 mars 2019 :

Le soleil est là. Enfin… La neige ne recouvre plus que les hauts sommets nous entourant. Nous pouvons aérer le camion toute la matinée. Je coupe du bois car l’hiver n’est pas encore fini.

Vers 11 heures, une voiture arrive. Ce sont mes 3 accompagnateurs d’hier, Hamed, Peyman et Vahid. Hamed s’inquiète que je ne réponde pas sur mon téléphone équipé de la nouvelle carte SIM. Il est donc venu voir si j’avais besoin d’aide. Effectivement, il m’aide à paramétrer le téléphone dont le menu est écrit en persan. Pour 1,50€, je recharge 18Go de data valables 60 jours ! Tout fonctionne y compris internet. L’Iran bloque beaucoup de sites et de réseaux sociaux (Messenger, Facebook) mais l’installation d’un VPN me permet de me connecter en simulant une adresse IP française. Prochains voyageurs, pensez à en installer un avant d’entrer en Iran. (J’ai pris sur les conseils d’autres voyageurs Express VPN dans sa version payante à 12US$ par mois).

Hamed m’avait demandé hier ce que nous prévoyions de visiter aujourd’hui et je lui avais répondu que nous irions visiter un ensemble monastique situé à 70 km. Il se propose de nous accompagner cet après-midi. Nous nous donnons rendez-vous une heure plus tard, le temps de terminer l’école. 45 minutes plus tard, ils sont déjà là. Nous les invitons à partager le repas avec nous. Ils déclinent en répondant que nous sommes leurs invités. Nous prenons la route en direction de Saint-Thaddeus. Ils s’inquiètent de mon niveau de gasoil. Celui-ci est encore bon mais je profite tout de même de leur aide pour voir comment se passe mon premier plein. Effectivement en Iran, cela va être compliqué car seuls les poids lourds roulent au gasoil et il faut une carte spéciale pour faire le plein qui n’est réservé qu’aux routiers. Donc pas d’autres choix que de faire connaissance avec un routier à la station qui nous prête sa carte. Du coup, en la présence de mes nouveaux amis iraniens, la pompe est rapidement débloquée et je bénéficie même du prix iranien. Car oui, les étrangers payent deux fois le prix affiché à la pompe… mais bon, vu le prix affiché à la pompe à 4 centimes le litre, ce n’est pas bien grave. Je fais donc un plein de 100 litres pour 4,44€ !! Oui, il n’y a pas d’erreur de frappe. Le litre est à 0.044€… En France, j’aurais eu 3 litres pour le même tarif… Incroyable !

Rapidement, nous quittons la route principale pour emprunter une  route montant sinueuse vers les sommets. Paysages splendides rapidement enneigés.

Nous arrivons au monastère arménien de Saint-Thaddée, classé au Patrimoine mondial par l’Unesco. Il s’agit d’un remarquable exemple de tradition architecturale et ornementale arménienne. La culture arménienne se manifeste depuis les origines du Christianisme dans le nord-ouest de l’Iran par ces monastères fortifiés. Situés au sud-est de la zone d’influence arménienne, ces monastères constituaient un centre majeur de diffusion de cette culture. Le monastère de Saint-Thaddeus est le lieu présumé de la sépulture de cet apôtre du Christ. Saint-Thaddée est l’un des apôtres qui aurait introduit le Christianisme dans la région au 1er siècle. Il est toujours un lieu d’une haute valeur spirituelle pour les Chrétiens et les habitants de la région. C’est toujours un lieu de pèlerinage de l’église arménienne. L’ensemble fortifié est perdu au milieu des montagnes enneigées. L’église richement ornée à l’extérieur de décors sculptés est beaucoup plus sobre à l’intérieur.

Puis vient l’heure du pique-nique. Hamed, Peyman et Vahid se mettent tous les trois à nous préparer un succulent plat d’origine turc, un Saç Kavurma, à base de volaille accompagnée d’oignons, ail, tomates et poivrons. L’ensemble est revenu longtemps à feu doux. En temps normal très épicé, ils le cuisinent pour nous spécialement sans mettre de piments. Des couvertures sont étendues au sol. Nous partageons un agréable moment en échangeant en anglais avec nos hôtes.

A notre tour de pouvoir les remercier de toutes ces attentions depuis 24 heures en leur faisant découvrir une spécialité française : les galettes bretonnes ! Ils sont très touchés par cette attention et ont l’air de se régaler. Ils sont fiers de nous faire écouter sur leur téléphone durant la cuisson des crêpes des chansons de Lara Fabian.

Nous nous séparons de nos trois charmants compagnons. Mais avant, ils nous offrent des paquets de chips et de gâteaux… Nous voici depuis une seule journée en Iran et déjà une si belle rencontre.

Nous reprenons la route. Lors d’un petit arrêt sur un bord de route dans la ville de Shot, la Tiny attire l’attention d’une vingtaine de personnes. Un attroupement, exclusivement masculin entoure notre véhicule. Les iraniens prennent des selfies et nous proposent de descendre boire un thé. Difficile de décliner mais nous le faisons car la nuit approche et nous aimerions un peu rouler. L’un deux s’approche de nous et par la fenêtre nous offre des gâteaux.Puis la cavale des Mollalpagas continue. Bilan financier de la journée : une carte SIM chargée de deux mois d’internet, 100 litres de gasoil et 4 entrées au monastère, le tout pour 10€ ! et puis les coffres alimentaires qui se remplissent gratuitement de gâteaux et de sodas ! Mais ce qui se remplit le plus, ce sont bien nos cœurs… Quelle incroyable générosité ! Quel accueil ! Quelle hospitalité de la part des iraniens, qui n’attendent rien en retour.

Bivouac à Kord Kandi sur le parking de la mosquée. Je sors saluer les hommes venant à notre rencontre et réponds gentiment à l’un d’eux à son invitation en lui disant que j’ai tout ce qu’il faut pour manger dans ma petite maison. La nuit est tombée. Les rideaux sont tirés. Les voiles de mes deux princesses peuvent également tomber.

Nuit bercée par les haut-parleurs mal réglés dont la voix du muezzin sature à fond…

Jeudi 7 mars 2019 :

Matinée consacrée à l’école. SVT, Histoire, Géo, Maths, Français, Physique… tout s’enchaîne selon un rythme qui m’impressionne. Les enfants savent où ils en sont de leur programmation. Ils choisissent leur matière du jour. Ils passent de l’une à l’autre. Anaïs apprécie grandement cette rapidité de changement de matière comparé au temps perdu au collège entre deux salles de cours. Là, en deux minutes, elle passe des maths au français. Pas de temps mort, pas de récré, pas de temps d’installation ou de changement de salle, pas perte de temps de mise en route  du travail… tout est hyper efficace. Audrey, voyant qu’une notion est acquise passe directement à la suivante. Pas besoin d’attendre que la notion soit comprise par 30 élèves. Quand elle ne l’est pas, elle peut au contraire prendre le temps que tout soit parfaitement assimilé. C’est certain, que de par la formation et l’expérience acquise par Audrey durant ses 15 années à enseigner à tous les niveaux de l’école primaire, cela facilite l’instruction en famille que nous pratiquons. D’autres familles de voyageurs que nous croisons utilisent l’enseignement à distance avec des organismes comme le CNED. Mais ceci n’a rien d’obligatoire.

Je profite d’une bonne connexion 4G pour mettre en ligne le précédent article sur la Cappadoce. La carte SIM locale associée au VPN fonctionne parfaitement bien et permet de passer outre la censure iranienne de certains sites ou blogs.

Après déjeuner, nous prenons la route direction Tabriz, distante de 200 km. Les iraniens conduisent très mal et très vite. Ils doublent n’importe comment par la droite ou la gauche, font des queues de poissons, frôlent les autres véhicules… Ils créent de nouvelles voies de circulation quand il n’y en a pas assez. On le savait. Mais ce n’est pas aussi terrible qu’on ne le craignait. Peut-être que notre expérience acquise lors de nos voyages dans des conditions parfois extrêmes (Naples, Marrakech, Lima…) nous aide aujourd’hui… Le réseau routier principal est dans un état très moyen à correct selon les portions. Des ralentisseurs non signalés sont présents partout en agglomération. En dehors de ces dernières, l’asphalte n’est pas forcément en super état.

Nous arrivons à Tabriz, ville de 1,6 million d’habitants, réputée pour sa circulation compliquée. Nous avons repéré un bivouac sur notre appli Ioverlander et qui a été utilisée par nos amis voyageurs et dont nous suivons leur trace : les Plemmobiles, les VW on the way, les Dudu Express, les Cajavoyage, les Exploracy… Mais une mauvaise interprétation de mon GPS m’envoie en plein centre-ville au niveau du Bazar dont je vous reparlerai demain. Des milliers de personnes occupent les trottoirs, traversent les nombreuses files de voitures (principalement des Peugeot 405 et des Paykan), camions, bus, charrettes, porteurs, deux-roues… Mais la circulation, aussi anarchique soit-elle, se passe sans trop de coups de klaxon.

Anaïs et Audrey observent les tenues vestimentaires des femmes. Les foulards sont assez lâches laissant apparaître de nombreuses mèches de cheveux. Les pantalons sont assez moulants mais une tunique recouvre cependant les fesses. L’influence de la ville est certes présente car dans les campagnes traversées plus au nord, les voiles étaient plus sombres et plus serrés autour du visage. Depuis la révolution islamique de 1979, les femmes en Iran sont obligées de sortir tête voilée et corps couvert (à partir d’environ 9 ans). Depuis l’élection en 2013 à la présidence du « modéré » Hassan Rohani, la police des mœurs chargée de traquer les contrevenantes est de moins en moins visible dans les grandes villes. Il y a quelques mois la police de Téhéran annonçait un assouplissement de ces règles. Les femmes se montrant en public en tenue jugée inappropriée, ne doivent plus être placées en détention ni payer d’amende. Mais cette nouvelle réglementation ne concerne que la ville de Téhéran et, visiblement, elle n’évite pas aux Iraniennes des altercations avec la police des mœurs. S’exprimant il y un an, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le guide suprême et véritable chef de l’État en Iran, le conservateur ayatollah Ali Khamenei, a écarté d’un revers de main toute évolution juridique sur la question du hijab, estimant qu’ôter son voile dans la rue est « haram » (pêché).

Nous arrivons au parc-camping de Mossafer en proche périphérie de la ville. Il s’agit d’un camping surveillé, gratuit, avec sanitaires et jeux pour enfants. Un luxe dans une grande ville.Nous sommes accueillis par Reza, un sympathique turc parlant parfaitement anglais. Il nous montre sur son téléphone des dizaines de photos de voyageurs qu’il a accueillis. Nous en reconnaissons certains. Nous l’invitons à boire un café et discutons avec lui de notre itinéraire iranien. Il est super intéressant. C’est un vrai livre d’Histoire. Il nous propose de nous accompagner demain pour visiter la ville. Nous acceptons.

Nous passons la soirée avec Audrey à étudier la suite de l’itinéraire. Au départ, nous prévoyions de faire une boucle en descendant tout en longeant la frontière irakienne et de remonter par les grandes villes de Chiraz, Yazd, Ispahan, Téhéran… mais deux choses nous font inverser la boucle. Tout d’abord le climat… Nous préférons rapidement sortir de la zone montagneuse pour vite rejoindre des régions plus chaudes. Et puis, nous venons de nous rendre compte qu’il nous faut surtout passer par la capitale pour commencer nos démarches pour le visa de notre prochain pays, le Turkménistan.

Vendredi 8 mars 2019 :

En fin de matinée, Reza nous rejoint comme convenu, et c’est en taxi que nous rejoignons le centre-ville de Tabriz, toujours très chargé en circulation, bien qu’aujourd’hui ce soit vendredi donc journée chômée. Je paye 0,75€ la course qui a duré 20 minutes. Nous arrivons au pied du Bazar historique de Tabriz qui est l’un des plus importants centres de commerce le long de la Route de la Soie. Il est même situé le long d’une des routes marchandes les plus fréquentées entre l’orient et l’occident. C’est un lieu d’échange culturel depuis l’Antiquité. L’ensemble est classé par l’Unesco au Patrimoine mondial.

C’est au 9ème siècle que la ville de Tabriz commença à se développer et devint un pôle économique. Tabriz et son bazar devinrent prospères et célèbres au 13ème siècle, lorsque la ville, située dans la province d’Azerbaïdjan-Oriental, devint la capitale du royaume safavide. Elle perdit son statut de capitale au 16ème siècle, mais conserva son rôle de pôle commercial majeur jusqu’à la fin du 18ème siècle avec l’essor du pouvoir ottoman. Il s’agit d’un des exemples les plus complets de système commercial et culturel traditionnel d’Iran.

Le bazar se compose d’une série d’enceintes et de structures couvertes en briques reliées entre elles et d’enceintes aux fonctions variées. Tous les bâtiments et les espaces clos sont interconnectés, remplissant des fonctions diverses : activités commerciales mais également lieux de réunion, d’enseignement et de pratiques religieuses. Le bazar couvert de Tabriz est l’un des plus vastes du monde avec une superficie de 75 hectares. Les bâtiments actuels sont pour la plupart de la fin du 18ème siècle. Le complexe couvre un réseau de 36 km de ruelles, véritable labyrinthe au cœur de la ville où se trouvent 6500 boutiques, 29 mosquées, 4 écoles.

Nous déambulons dans ses allées larges de 3 à 7 mètres. Reza nous montre beaucoup de détails, que nous n’aurions pas vu seuls. Nous découvrons quelques-uns des 24 caravansérails.

Il nous montre également quelques unes de la vingtaine de « timches » qui sont des salles coiffées d’un dôme en brique. Aujourd’hui, elles sont le repère des grossistes.

Les produits sont, comme dans beaucoup de bazars, vendus par sections : orfèvre, tapis, alimentaire, or, argent, épices, plantes médicinales, produits ménagers…

Nous restons à observer cet homme en train de réduire des pains de sucre en petits morceaux avec son herminette.

Le bazar des marchands d’or est impressionnant. Le cours du précieux métal est affiché sur des panneaux digitaux.La section des tapis propose des articles répartis en fonction de leur type et de la taille des nœuds. Ceux en laine sont immenses et très lourds (plusieurs dizaines de kilos). Ceux en soie sont beaucoup plus fins.

Pause du midi pour reprendre des forces dans un resto assez chic. On mange une quantité importante de spécialités iraniennes, pour 3€ par personne.

Reza apprend à nous familiariser avec la monnaie locale, le Rial. Car comme je vous l’ai expliqué plus haut, du fait de la forte dévaluation de la monnaie, les iraniens affichent leur prix non pas en Rials mais en Tomans (1 rial = 10 tomans). Pour simplifier la compréhension des prix affichés, les nombres en persan ne sont pas ceux que nous utilisons d’ordinaire. Les chiffres de 0 à 9 s’écrivent ainsi ۰ ۱ ۲ ۳ ۴ ۵ ۶ ۷ ۸ ۹. Voici donc un kilo de courgettes vendu 4000 tomans, donc 40 000 rials, soit 0,84€ au taux officiel mais 0,30€ au taux auquel nous avons changé au marché noir.Nous sortons de ce bazar et découvrons la Grande Mosquée Masjed-e Jameh surmontée de deux minarets jumeaux.

Plus loin, nous passons devant un immense édifice en brique. Arg e Tabriz, est un vestige d’une forteresse et faisait partie d’une citadelle du 14ème siècle. On y exécutait autrefois les criminels en les précipitant du haut du monument.Juste à côté, la nouvelle mosquée Imam Khomeini Mosalla de par ses dimensions est vraiment impressionnante.L’hôtel de ville, conçu par un architecte allemand en 1930 est l’emblème de Tabriz.Il est trop tard pour visiter la Mosquée Bleue, magnifique bâtiment en brique de 1465. Après son édification, les artisans mirent 25 ans à recouvrir de carreaux de céramique bleus mais l’ensemble fut détruit par un séisme au 18ème siècle.

Retour en métro sur notre bivouac en compagnie de notre guide Reza. La fin de journée est un peu moins agréable lorsque nous lui demandons combien nous lui devons. Il nous demande en effet 40€ pour son accompagnement. Ce n’est pas déconnant pour une journée de guide mais vraiment ahurissant pour l’Iran quand on sait que le salaire minimum est de 200€ par mois. Il nous demande donc, au taux du marché noir plus de la moitié d’un salaire mensuel iranien… Difficile de négocier une fois la prestation effectuée. On aurait dû demander avant mais on a fait confiance. Tant pis, on ne sera pas plus pauvre mais cette expérience reste un peu amère, bien qu’on ait passé une excellente journée en sa compagnie.

Samedi 9 mars 2019 :

Journée ensoleillée ce qui change avec le temps glacial d’hier. L’hiver est peut-être bientôt terminé pour nous. Nous consultons la météo des prochains jours et rangeons dans les placards les gros manteaux, les cagoules, bonnets et gants. Je ramone la cheminée. Je lave la Tiny et fais quelques tournées de lessive, profitant de l’eau à disposition sur l’aire de camping. Ça sent le printemps.

Nous prenons la route et nous engageons sur l’autoroute en direction de Téhéran qui est à plus de 600 km. Rapidement, vu l’état de l’autoroute, on se rend compte qu’on n’y sera pas ce soir. L’asphalte est en effet assez pourri. Il faut éviter les trous en slalomant sur chacune des 3 voies de circulation. Premier péage, on nous demande 0,40€. Deuxième péage : « allez-y, c’est gratuit ». Troisième péage : « Vous êtes français ? c’est gratuit, you are welcome ! ». Je m’arrête faire le plein dans une station repérée sur l’application de voyageurs Ioverlander. Celle-ci vendrait aux étrangers même sans avoir la fameuse carte dont je vous parlais plus tôt. Effectivement, le pompiste emprunte la carte d’un routier et me débloque la pompe. Cette fois-ci, pour la même somme (4,44€), je n’ai « que » 90 litres…

Sur une vingtaine de kilomètres, l’autoroute traverse de formidables décors minéraux entre Tabriz et Zanjan. Ils sont striés de rouge, de blanc et de différentes nuances d’ocre.

Nous arrivons en fin d’après-midi à سلطانيه, euh pardon à Sultaniya. Bivouac dans un parc où les enfants partent se défouler aux jeux. Mauvaise nouvelle, l’hiver n’est finalement pas fini. Les températures sont glaciales et annoncées cette nuit à -6°. Je rallume le poêle avec un morceau de bois ramassé dans un square avec mon papa à Athènes. Il nous réchauffera notre soirée, blottis tous les quatre pour regarder un documentaire sur la Cappadoce.

Dimanche 10 mars 2019 :

Je lave de nouveau mon camion sali de nouveau hier sur la route. Le beau temps est annoncé à partir de maintenant au fur et à mesure de notre descente vers le sud du pays.

Pendant notre repas de midi, une famille iranienne s’installe à une dizaine de mètres de nous dans l’herbe pour pique-niquer. Les iraniens adorent pique-niquer, partout, même sur le bord de l’autoroute… Le monsieur, nous voyant également à table, nous apporte un bol de soupe. Nous lui emmenons une assiette de courgettes et de tomates préparées par Audrey. Il prend sa voiture, laissant sa famille quelques instants, et revient pour nous offrir un litre de soupe et du pain ! Nous leur proposons un café, il reprend sa voiture et revient avec du fromage et deux kilos de fruits ! Nous arrêtons la surenchère, comprenant qu’ils veulent avoir le dernier mot… Mais quelle générosité ! Merci à vous, Liela et Ali ainsi qu’à votre fiston Poua.

La ville où nous avons fait étape est réputée pour le mausolée de l’Il-Khan Oldjaïtou, connu sous le nom de Dôme de Soltaniyeh et protégé par l’Unesco qui l’a inscrit au Patrimoine mondial. C’est un monument clé dans le développement de l’architecture islamique. Cet édifice de forme octogonale est surmonté d’une coupole majestueuse d’une hauteur de 50 mètres, recouverte de carreaux de faïence turquoise et entourée de huit minarets tronqués. La structure, érigée entre 1302 et 1312, possède un des plus vieux dômes à double coque du monde dont le poids est estimé à 200 tonnes. L’importance de ce mausolée dans le monde musulman pourrait être comparée à celle de la coupole de Brunelleschi, à Florence, dans l’architecture chrétienne. Le dôme de Soltaniyeh a ouvert la voie à des constructions en coupole plus audacieuse, comme le mausolée de Khoja Ahmed Yasavi et le Taj Mahal. La plus grande partie de la décoration extérieure a été perdue, mais l’intérieur conserve ses superbes mosaïques, faïences et peintures murales. Mais comme l’intérieur est entièrement recouvert d’un immense échafaudage, nous faisons le choix de ne pas le visiter.

Objectif du jour, rejoindre la capitale. Elle n’est qu’à un peu plus de 200 kilomètres mais nous appréhendons un peu son approche. L’autoroute est sur cette portion en bon état, quasiment comme en France. Mais un peu moins chère… Premier péage du jour : « Where are you from ? » « We come from France » « it’s free for you ! ». Deuxième péage du jour, pas de question, mais un échange de grands sourires et un signe de la tête me faisant signe de passer… Les quelques 600 km d’autoroute en deux jours nous auront coûté seulement 0,40€ de péage avec un gasoil à toujours un peu plus de 0,04€ le litre !!70 kilomètres nous séparent de Téhéran et déjà la circulation s’intensifie. Le ciel devient de moins en moins bleu, et s’obscurcit par un nuage gris de pollution plombant la capitale. Nous ne distinguons presque plus les montagnes autour de la ville. Les hauts immeubles ont également la tête dans ce nuage grisâtre. Selon l’OMS, Téhéran est la 7ème ville la plus polluée du monde avec une concentration en particules fines deux fois plus élevée qu’à Paris (arrivant en 17ème position).

Nous mettrons plus de deux heures à parcourir les 20 derniers kilomètres menant au cœur de cette agglomération de plus de 15 millions d’habitants. La circulation est indescriptible. Les lignes blanches séparant les voies de circulation ne servent à rien car trois files de plus se créent en plus des trois existantes. La Tiny frôle de quelques centimètres les autres véhicules, évitant les deux-roues parfois à contre-sens sur l’autoroute. Les clignotants sont en option sur les voitures iraniennes.

La nuit est tombée mais les feux des autres voitures ne s’allument pas pour autant. Je pourrai dorénavant ajouter Téhéran à mon palmarès des villes à la circulation infernale (Naples, Marrakech, Lima, Casablanca). Nous nous enfonçons dans le centre et avec une incroyable chance, nous trouvons dans une impasse une seule et unique place pouvant accueillir notre Tiny à seulement 90 mètres de l’ambassade du Turkménistan.

Lundi 11 mars 2019 :

8h30, nous sommes devant l’ambassade pour y déposer notre dossier de demande de visa pour notre prochain pays traversé. 15 jours de délai peuvent être nécessaires pour l’obtenir. D’autant plus que l’obtention de ce visa turkmène n’est pas certaine. Certains voyageurs se le voient refuser. Si c’est notre cas, il nous faudra adapter notre itinéraire en remontant par la route jusqu’en Azerbaïdjan pour traverser en ferry la mer Caspienne jusqu’au Kazakhstan. Deux photos d’identité, copies couleur du passeport et du visa iranien et formulaires complets sont déposés au sympathique préposé mais ce n’est pas tout, une lettre de motivation doit accompagner le dossier expliquant pourquoi nous voulons traverser cette dictature, précisant nos dates d’entrées et de sorties (du 27 avril au 1er mai), notre itinéraire, notre moyen de transport, nos moyens de paiement sur place… On croise les doigts pour avoir une réponse positive dans 8 à 10 jours par téléphone. Au mieux, nous aurons un visa de transit de seulement 5 jours pour rejoindre le pays suivant, l’Ouzbékistan. Une balise GPS équipera sans doute notre véhicule pour qu’ils vérifient à distance qu’on ne s’écarte pas de l’itinéraire annoncé… Et oui, ce n’est pas toujours simple et facile un voyage au long-cours…

Nous croisons devant l’ambassade, un couple de voyageurs cyclistes français, Marie et Xavier. Ils sont partis autour du monde à vélo pendant cinq ans et sur cinq continents. Nous partageons avec eux un très agréable moment autour d’un café dans la Tiny. C’est avec grand plaisir que nous les croiserons certainement de nouveau sur les pays suivants.Il est temps de prendre la route. Seulement 16 kilomètres mais deux heures sont nécessaires pour rejoindre notre prochain rendez-vous. Celui avec une famille iranienne. Nos formidables amis voyageurs, les Plem’Mobiles, nous ont mis en relation avec Shabnam et Ali, qu’ils avaient rencontrés il y a un an. Cette famille a l’habitude de recevoir des voyageurs chez elle. Nous avons pris contact avec Shabnam hier soir. Elle était désolée de ne pouvoir recevoir ce matin mais simplement ce midi !

Le contact passe aussitôt. Shabnam est une femme adorable. Nous ne sommes pas seuls, Julio et Maialen (un couple d’espagnols) sont déjà là. Shabnam passe un long moment à nous préparer un succulent plat typique. Le Tahchin est un gâteau de riz iranien comprenant yogourt, aubergines grillées, safran, œuf et filets de poulet. Le tout parfumé à l’eau de rose et décoré de baies rouges. Un délice.

Dans l’après-midi, nous rejoignent son mari Ali et leurs deux enfants Nima et Mani. La conversation va bon train. Les phrases commencent en anglais, se terminent en espagnol avec quelques mots de français. Nous progressons gentiment en anglais. Les enfants entament des parties de foot, de Hula hoop, de Rubik’s Cube, d’origami…

Shabnam nous montre ses talents pour la calligraphie. Elle écrit pour chacun de nous nos prénoms en persan.

Nous partons faire quelques courses au petit bazar du quartier acheter des tuniques suffisamment longues pour Audrey et pour Anaïs pour se cacher les fesses durant notre séjour iranien. Autant les foulards sont plus ou moins lâches entre la ville et la campagne, autant il s’agit de respecter également les coutumes vestimentaires. Retour dans ce joli appartement de cette formidable famille. Gaëlle, Clément et leur petite Elsa, des voyageurs français, nous ont rejoints. C’est à notre tour de régaler cette jolie troupe. Nous nous mettons aux fourneaux.  Au menu, poulet au citron confit acheté sur le souk de Ouarzazate (le citron, pas le poulet).

Mardi 12 mars 2019 :

Anaïs se voit déjà voyager seule dans un camion comme celui de Big Van Dream, les espagnols et met déjà une option dessus au cas où ils vendent leur fourgon Mercedes 508 de 1980 !C’est en compagnie des espagnols et de Shabnam que nous allons passer la journée dans le centre-ville de Téhéran que nous rejoignons en métro.Il est 8 heures. C’est l’heure de pointe. Le métro, hyper propre, est bondé. Les deux premières voitures de chacune des rames sont réservées exclusivement aux femmes. Shabnam nous explique que quand elle est seule, elle ne monte jamais dans les autres voitures.

Nous descendons en plein quartier du Grand Bazar. Nous pénétrons dans un endroit à l’atmosphère magique. C’est un véritable labyrinthe de 10 kilomètres d’allées marchandes couvertes bordées de milliers d’échoppes. L’architecture de l’ensemble est magnifique, tout comme à Tabriz.

L’endroit compte des mosquées et une église.

On y trouve également une caserne de pompiers qui doit sans doute certainement souvent intervenir compte tenu du réseau électrique !

Le lieu est fascinant mais également intimidant. Quelle activité débordante ! Là également, chacune des allées est spécialisée dans un produit différent.

Nous passons devant l’immense cour de la mosquée de l’imam Komeini. Elle est d’une incroyable beauté.

Shabnam, nous fait visiter cet incroyable endroit, négocie durement pour nous ce que nous achetons. Elle est adorable. Puis elle nous emmène dans une institution du Bazar où nous ne serions jamais allés seuls. Un petit corridor nous écarte de l’agitation et nous mène dans un salon de thé vieux de 100 ans. Nous sommes au Haj Ali Darvish Tea, une espace d’à peine deux mètres carrés. Sympathique moment !

Au fur et à mesure de la matinée, on se laisse de plus en plus porter par la foule. Nous avons rarement vu autant de monde dans un bazar, même dans celui de Marrakech ou d’Istanbul. Des hommes tirent des charriots pesant plusieurs centaines de kilos pour certains. C’est chaotique. Nous manquons de nous faire bousculer et renverser à plusieurs reprises. Difficile de ne pas se perdre alors que nous sommes 7 à nous suivre. Nous ne quittons pas les enfants des yeux.

Les autres voyageurs français nous ayant rejoints, nous partageons dans une cantine populaire un repas bien copieux.L’après-midi, nous allons visiter le Palais du Golestan, situé dans la citadelle royale de Arg-e Soltanati. C’est le symbole de la gloire et des excès des souverains. Ce somptueux palais, classé récemment par l’Unesco au Patrimoine mondial, est un chef d’œuvre de l’ère kadjare qui illustre l’introduction réussie d’artisanats persans traditionnels et de formes architecturales de périodes antérieures avec des influences occidentales. Le palais ceint de murs, l’un des plus anciens ensembles de Téhéran, fut choisi comme siège du gouvernement par la famille dirigeante kadjare, arrivée au pouvoir en 1779, qui fit de Téhéran la capitale du pays. Construit autour d’un jardin composé de bassins et de zones plantées, il fut doté de ses éléments les plus caractéristiques et de ses ornements au 19ème siècle lorsque l’ensemble palatial fut choisi comme résidence royale et siège du pouvoir par la famille dirigeante Kadjare. Devenu un centre des arts et de l’architecture kadjars dont il est un témoignage unique, il est encore aujourd’hui une source d’inspiration pour les artistes et les architectes iraniens. Il incarne un nouveau style combinant les arts et l’artisanat persans traditionnels et des éléments de l’architecture et de la technologie européennes du 18ème siècle.

Nous commençons la visite par le Takht-e Marmar. Il s’agit d’une salle d’audience avec un incroyable trône de marbre en son centre. Murs et plafonds sont recouverts de miroirs. La salle était ouverte sur l’extérieur et sur de longs bassins. Le trône a été sculpté dans de l’albâtre. La salle servait pour des cérémonies officielles et accueillit en 1925 le couronnement de Reza Shah. Des portes en bois sont décorées d’incroyables marqueteries très fines comme rarement nous en avons vues.

La construction Khalvate-e Karim Khani date de 1759 et tenait lieu de résidence au Shah (Nasser al-Din Shah) qui régna pendant la seconde moitié du 19ème siècle. Sa dépouille gît dans un magnifique tombeau de marbre.

Le musée royal regorge de trésors d’art décoratif et d’objets précieux accumulés au fil des siècles par les Shahs.

Nous visitons l’éblouissant Talar-e Ayaheh construit en 1874. Les couronnements et mariages royaux se déroulaient dans cette surprenante salle des miroirs. Tout comme nos amis belges, Catherine et Nico, nous comprenons bien la définition du Kitsch.

Retour chez Shabnam en taxi. Le métro est vraiment trop bondé à cette heure-ci. Et puis la course en taxi d’une demi-heure coûte moins de deux euros. Et à ce prix-là en Iran, on peut même monter à 6 passagers dans le taxi !Nous sommes bien fatigués après cette intense journée dans Téhéran. Shabnam nous offre un bon thé et de délicieuses pâtisseries.Partage de la soirée avec cette formidable famille. Les discussions vont bon train. Il est passionnant d’échanger avec Shabnam et Ali. Sans tabous, nous parlons librement de la situation de la femme mais aussi de politique, des révolutions et guerres qu’a connues l’Iran… Les iraniens sont évidemment profondément marqués par la Révolution Islamique de 1979 et par la Guerre Iran-Irak (1980-1988). Les échanges sont poignants. Au niveau économique, l’inflation est terrible. Une bouteille de lait coûtait 2000 tomans il y a 6 mois. Elle en vaut 4500 aujourd’hui. Les salaires n’ont pas bougé. Au contraire, l’activité économique a baissé du fait du rétablissement des sanctions américaines contre l’Iran et des différents embargos imposés.

Nous avions prévu de partir demain de Téhéran mais comment ne pas résister à la sincère et touchante invitation de nos nouveaux amis de prolonger le plaisir d’une journée de partage. Shabnam se propose de nous promener de nouveau dans Téhéran demain.

Retour sur notre bivouac (les bras chargés de cadeaux pour les enfants, de thé, de confiture de cédrat réalisée par sa maman…) près d’un parc dans une petite rue calme de Téhéran près de Shabnam et Ali. Mais ce soir, le sommeil ne vient pas. Nous sommes effondrés par la situation que vivent trois autres familles de voyageurs en partance pour l’Amérique du Sud. Ils font partie comme nous de la grande communauté des « Familles autour du monde ». Leurs camping-cars reposent dorénavant au fond de l’Océan Atlantique. Le bateau, de type roro, de la même compagnie Grimaldi que nous avions prise pour aller il y a 3 ans en Amérique du Sud, a été victime d’un incendie dimanche dernier. Il a fini par sombrer cet après-midi 333 km au large de La Rochelle, emmenant tous leurs rêves. Comment ne pas se mettre à leur place ? L’une des familles était déjà sur place, comme nous il y a 3 ans à Montevideo, à attendre ce bateau qui pour elle n’arrivera jamais. Elle avait tout plaqué en France, maison, boulot, pour vivre un rêve, aujourd’hui brisé et gisant par 4600 mètres de profondeur. Une énorme solidarité existe entre voyageurs et une cagnotte a été mise en ligne pour leur venir en aide, et en quelques heures la cagnotte atteint déjà quelques milliers d’euros. Au-delà de cette catastrophe écologique (plus de 2200 véhicules et 365 containers dont 45 de matières dangereuses et 2 200 tonnes de fioul de propulsion), nous sommes sous le choc et tellement peinés pour ces trois familles.

Mercredi 13 mars 2019 :

C’est après l’école que nous retrouvons Shabnam, toujours aussi rayonnante. Une délicieuse odeur de cuisine parfume son appartement. Elle a tenu à nous faire découvrir une autre saveur d’Iran. Le Ghormeh-sabzi est un ragoût composé de végétaux sautés, principalement du persil, du poireau, des épinards et des feuilles de fenugrec. Ce mélange sauté est ensuite mijoté avec des haricots rouges, des oignons rouges, des citrons secs et du veau. Puis le plat est servi avec du riz à l’iranienne (polow). Succulent.En taxi, nous nous rendons dans un émouvant lieu, un peu en dehors des circuits touristiques habituels, le musée de la Défense Sacrée consacré à la Guerre Iran-Irak. Ce terrible conflit fit autour d’un million de morts. La visite est poignante, mettant bien en avant les visions du paradis que les martyrs du conflit (parmi lesquels de nombreux adolescents) espéraient rejoindre en allant au-devant d’une mort certaine. Des scènes de guerre sont reconstituées. Nous traversons des ruines de villages, de classes d’écoles. Nous assistons à une reconstitution sensorielle d’un bombardement aérien de l’Iran par des troupes irakiennes soutenues par les États-Unis et par une grande partie des pays occidentaux. Musée très intéressant mais évidemment présenté exclusivement avec une vision iranienne.

A l’extérieur, le parc est jalonné d’énormes missiles, de chars d’assaut, d’avions, d’hélicoptères.

Il y a également dans le parc des voitures dont les occupants sont régulièrement (encore récemment) victimes d’attaques terroristes à la bombe. Ils travaillent sur le programme de développement d’énergie nucléaire. Ils sont élevés au rang de martyrs de la nation.Nous sortons du musée, toujours avec Shabnam et Ali qui est sorti plus tôt du travail et nous a rejoints pour passer l’après-midi ensemble. Nous nous dirigeons vers le Pont Tabiat, ou pont de la nature. Il s’agit d’une immense passerelle métallique, exclusivement piétonne, à plusieurs niveaux et longue de 270 mètres.

C’est un lieu de détente prisé des iraniens venant prendre ici un bol d’oxygène… et de particules fines. La passerelle, certes agréablement végétalisée, enjambe la voie rapide Modarres que nous avons empruntée il y a quelques jours avec la Tiny. Je vous parlais alors des voies de circulation que les iraniens se créent eux-mêmes sans qu’elles ne soient matérialisées au sol. La trois-voies se transforme naturellement en 6 voies + une voie pour les deux-roues !

Un immense drapeau de plus de 1000 mètres carrés surplombe le parc du haut d’un mat de 147 mètres. Il serait le plus grand du Moyen-Orient et le 3ème plus grand au monde. Le vert est la couleur de l’Islam et représente également la croissance; le blanc symbolise l’honnêteté, la paix ; le rouge représente la bravoure et le martyre. L’emblème national (une représentation stylisée du mot Allah en forme de tulipe, symbole du martyre) apparaît en rouge au milieu.Nous avons un point de vue sur l’immensité de Téhéran avec ses immeubles modernes et sur les montagnes de l’Alborz. Le sommet du mont Tochal à 3933 mètres est accessible depuis le centre de la capitale en téléphérique et permet d’accéder depuis Téhéran à un domaine skiable, 6 à 8 mois sur 12.Ce soir, nous pouvons enfin à notre tour inviter ceux qui nous régalent depuis trois jours. Accompagnés de deux amies (Nafiseh et Gelareh), Shabnam, Ali, Nima et Mani se régalent de crêpes bretonnes. A un moment, deux autres de leurs amis nous rejoignent. La Tiny accueille alors 12 personnes !Nous disons au revoir à nos invités en espérant ne pas les avoir vexés en disant qu’on ne pouvait pas répondre favorablement, malgré leur insistance, à leur proposition de rester encore une journée de plus ! Ce serait pourtant avec énormément de plaisir mais il nous faut continuer notre cavale. Nous sommes vraiment touchés par leur attention à notre égard, leur gentillesse, leur hospitalité, leur générosité… Ces trois jours resteront un moment fort de notre voyage. Nous passerons faire un dernier au revoir demain à Shabnam.

Un iranien passe dehors, descend de sa voiture, nous souhaite la bienvenue dans son pays et nous demande de quoi nous avons besoin. Nous lui répondons, main sur le cœur que nous avons tout ce qu’il faut, en le remerciant sincèrement. Shabnam, Ali et leurs enfants s’en vont. 22 heures passées, le même iranien frappe à la porte. Audrey remet son voile et ouvre. Il est revenu pour nous offrir un litre de soupe !

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